Lorsque j’ai compris le climat incestuel dans lequel j’ai grandi

Il y a des prises de conscience qui arrivent comme un éclair. Et puis il y en a d’autres qui s’installent doucement, presque silencieusement, jusqu’au jour où l’on ne peut plus détourner le regard.
Pendant longtemps, je pensais que mon enfance était simplement… particulière. Il y avait des choses qui me mettaient mal à l’aise, des limites qui semblaient floues, des émotions que je ne savais pas nommer. Mais comme beaucoup d’enfants, j’avais appris à m’adapter. Ce qui se répétait devenait normal. Ce qui faisait mal devenait une habitude.
C’est bien plus tard que j’ai découvert le terme « incestuel ».
Ce mot a mis des mots sur une réalité difficile à comprendre : un climat familial dans lequel les frontières entre les générations, les rôles et l’intimité ne sont pas suffisamment respectées, sans qu’il y ait nécessairement d’inceste au sens strict.
Soudain, certains souvenirs prenaient une autre couleur.
J’ai compris que certaines responsabilités n’auraient jamais dû être les miennes. Que certaines confidences étaient trop lourdes pour un enfant. Que certaines attentes affectives avaient dépassé les limites d’une relation parent-enfant. J’avais appris très tôt à ressentir les émotions des autres, à anticiper leurs réactions, à faire attention à ce que je disais ou faisais.
Je croyais que c’était de la maturité.
Aujourd’hui, je comprends que c’était aussi une manière de survivre à un environnement émotionnellement confus.
Cette prise de conscience n’a pas été immédiatement libératrice. Elle a d’abord été douloureuse. Parce qu’en comprenant ce qui avait été dysfonctionnel, je devais aussi accepter que certaines choses que j’avais longtemps considérées comme normales ne l’étaient pas.
Il y a eu de la colère. De la tristesse. De la culpabilité aussi.
Et surtout, une question qui revenait sans cesse : « Pourquoi je n’ai pas compris plus tôt ? »
La réponse est finalement devenue évidente : parce que j’étais un enfant.
Un enfant ne possède pas les outils pour analyser les comportements des adultes qui l’entourent. Il ne compare pas son quotidien à une norme. Il s’adapte à ce qu’il connaît. Il cherche l’amour, la sécurité et l’appartenance, même lorsque le cadre dans lequel il grandit est profondément brouillé.
Comprendre cela a changé mon regard sur moi-même.
Je n’étais pas « trop sensible ». Je n’étais pas responsable du malaise que je ressentais. Je n’avais pas à porter ce qui appartenait aux adultes.
Grandir dans un climat incestuel peut laisser des traces difficiles à identifier : une difficulté à poser des limites, la peur de décevoir, le sentiment d’être responsable des émotions des autres, ou encore cette impression étrange de ne jamais vraiment savoir où s’arrête l’autre et où l’on commence soi-même.
Aujourd’hui, je ne cherche plus forcément à réécrire mon passé. Je cherche plutôt à comprendre comment il m’a construite, et surtout comment je peux choisir ce que j’en fais désormais.
Mettre un mot sur ce que j’ai vécu n’efface rien.
Mais parfois, mettre un mot permet enfin de remettre les choses à leur place.
Ce qui appartenait aux adultes peut retourner aux adultes.
Et ce qui m’appartenait, à moi, peut enfin commencer à m’être rendu.